Réformes, insécurité et résilience, le bilan de l’année met en lumière la complexité du pays
Abuja, 28 décembre 2025 – L’année 2025 se termine au Nigeria comme une période qui échappe à toute définition simple. Elle a été marquée par des progrès économiques tangibles et, en même temps, par des tensions sociales profondes, une insécurité généralisée et des fragilités structurelles qui continuent de peser sur la vie quotidienne des citoyens. Une année de transition, où le pays a cherché la stabilité sans réussir encore à la transformer pleinement en bien-être généralisé.
L’un des thèmes centraux de 2025 a été la tentative de rétablir l’ordre et la crédibilité de l’économie. Après des années de volatilité macroéconomique, le gouvernement fédéral a misé sur des réformes fiscales et financières visant à renforcer la discipline budgétaire et la transparence. Dans ce contexte, la sortie du Nigeria de la « liste grise » du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme international qui surveille le respect des normes contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, est remarquable. Être inscrit sur cette liste signifie être considéré comme un pays à risque ; en sortir a des effets concrets : faciliter l’accès aux marchés financiers internationaux, réduire le coût des transactions bancaires et améliorer la perception de fiabilité du système économique nigérian.
Parallèlement, 2025 a vu l’adoption de réformes fiscales importantes. La nouvelle législation fiscale et la réorganisation de l’administration des recettes visent à simplifier un système historiquement complexe, élargir l’assiette fiscale et réduire l’évasion. Dans un pays où la pression fiscale effective reste faible par rapport aux besoins de dépenses publiques, ces réformes représentent une tentative de renforcer l’État sans recourir exclusivement à l’endettement.
Sur le plan industriel et énergétique, un rôle clé a été joué par la raffinerie Dangote, la plus grande installation de raffinage d’Afrique, construite par le groupe industriel nigérian Dangote. Entrant progressivement en fonction, la raffinerie a commencé à réduire la dépendance du pays aux carburants importés, l’une des principales pressions sur la balance commerciale et les finances publiques. Au premier semestre 2025, cela a contribué à améliorer le solde commercial, bien que les effets structurels nécessitent encore du temps pour se consolider.
Le secteur financier a également montré des signes de maturation : au cours de l’année, Access Bank est devenue la première banque nigériane à être cotée à la Bourse de Londres, un événement symbolique qui reflète l’ambition de certaines grandes entreprises locales de rivaliser à l’échelle mondiale et d’attirer des capitaux internationaux. Un signal positif, bien qu’il ne concerne qu’un segment limité de l’économie réelle.Sous ces indicateurs macroéconomiques, la réalité sociale du pays reste fragile.
2025 restera marqué par l’escalade dramatique des enlèvements de masse, en particulier des étudiants. En novembre, plus de 300 étudiants et membres du personnel scolaire ont été enlevés dans une école catholique de l’État de Niger. Des incidents similaires, comme l’enlèvement de 24 écolières dans l’État de Kebbi, montrent que l’insécurité est devenue systémique, surtout dans les zones rurales où la présence de l’État est faible et où des groupes armés opèrent avec une relative impunité. La violence ne s’est pas limitée aux enlèvements. Les attaques armées, les affrontements communautaires et les conflits liés à l’accès à la terre ont marqué plusieurs régions du pays. Le massacre de Yelwata dans l’État de Benue, où des centaines de civils ont été tués et des milliers déplacés, est devenu emblématique d’une crise mêlant sécurité, compétition pour les ressources et absence de mécanismes de médiation efficaces. À cela s’ajoutent les tensions dans le Sud-Est liées aux revendications séparatistes, qui ont entraîné des affrontements récurrents avec les forces de sécurité. Dans ce contexte déjà fortement dégradé, le 26 décembre, le président des États-Unis, Donald Trump, a annoncé des frappes aériennes américaines contre des caches présumées de groupes affiliés à l’État islamique dans l’État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria. L’intervention, présentée comme une opération de lutte contre le terrorisme, met en évidence la dimension désormais régionale et internationale des fragilités de la sécurité intérieure nigériane, et soulève des interrogations sur la capacité de l’État à contrôler son territoire ainsi que sur l’implication croissante d’acteurs extérieurs dans les dynamiques sécuritaires du pays.
Les conséquences sociales de ce contexte apparaissent clairement dans les données sur la sécurité alimentaire. Le Programme Alimentaire Mondial (PAM), l’agence de l’ONU chargée de l’assistance alimentaire, a estimé que près de 35 millions de personnes au Nigeria pourraient faire face à une insécurité alimentaire critique en 2026. Ce chiffre reflète l’interaction entre conflits armés, pauvreté structurelle, inflation et chocs climatiques, dans un pays où des millions de familles dépendent de revenus informels et précaires.
Pourtant, 2025 n’a pas été uniquement une année de crises. Sur le plan culturel et symbolique, le Nigeria a montré une vitalité qui défie les récits réducteurs. Le festival « Things Fall Apart », organisé à Enugu et inspiré de l’œuvre de l’écrivain Chinua Achebe, est devenu un espace de réflexion sur l’identité, la mémoire et l’avenir, impliquant artistes, écrivains et jeunes créatifs. Un signe de la manière dont la culture continue d’être un lieu d’élaboration collective dans un contexte complexe.
Sur le plan géopolitique, le Nigeria a dû évoluer dans un environnement régional instable. La détention temporaire du personnel de l’armée de l’air au Burkina Faso après un atterrissage d’urgence a rappelé la délicatesse des relations dans le Sahel, la vaste bande qui traverse l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, aujourd’hui marquée par des coups d’État, des insurrections djihadistes et des recompositions des alliances internationales. Pour Abuja, maintenir un rôle de puissance régionale exige un équilibre entre sécurité, diplomatie et coopération.
Enfin, les institutions économiques ont continué à pousser vers une modernisation des mécanismes financiers. Les nouvelles restrictions sur les retraits en espèces annoncées par la Banque centrale s’inscrivent dans une stratégie de long terme visant à favoriser la digitalisation des paiements et à réduire l’économie informelle. Cependant, dans un pays où l’accès à l’électricité reste instable et où des millions de personnes opèrent en dehors du système bancaire, ces mesures engendrent également des frictions et des résistances.
Le bilan de 2025 rend donc l’image d’un pays traversé par des contradictions profondes. Le Nigeria dépend encore largement des importations, notamment pour l’énergie et les denrées alimentaires, souffre d’une fourniture électrique insuffisante et voit la majorité de sa main-d’œuvre concentrée dans l’économie informelle, qui peine à se transformer en emploi formel et stable. Les réformes engagées indiquent une direction, mais leur succès dépendra de la capacité à transformer la stabilité macroéconomique en croissance inclusive, sécurité et opportunités réelles pour la population. 2025 n’a pas été une année de rupture définitive, mais un passage crucial. Le Nigeria reste un système complexe, économique, social et géopolitique, où les crises ne sont pas des anomalies mais font partie de la structure. Le défi des prochaines années sera de transformer cette complexité en levier de développement, en veillant à ce que les réformes ne restent pas des chiffres dans les budgets mais deviennent, enfin, un changement vécu.


